Le témoignage de Marie Bocquet, la CNV à l'école : une démarche collective pour un climat scolaire apaisé.

Comment une équipe éducative transforme-t-elle le quotidien de son établissement ?

Sur plusieurs années, l’École Sainte Marie à Vannes a engagé un travail collectif autour de la Communication NonViolente avec l’ensemble de l’équipe éducative.

Témoignage CNV dans l'éducation

L’établissement, qui compte 6 classes et 14 adultes (enseignants et personnels), a d’abord vécu deux journées complètes de formation en équipe il y a 5 ans, en 2021, avant de poursuivre ce cheminement sur les années suivantes, sous différents formats, jusqu’à totaliser 8 jours de formation.

Cette démarche s’est progressivement incarnée dans la vie de l’école : dans les relations entre adultes, dans les échanges avec les familles, dans l’accompagnement des élèves, et plus largement dans l’attention portée au climat scolaire et au vivre-ensemble.

Le témoignage de Marie Bocquet, cheffe d’établissement de l’École Sainte Marie à Vannes (56).

1. Le déclic : quand nos habitudes ne suffisent plus

En 2017, nous avons accueilli à l’école, pour la première fois, un enfant présentant des troubles du comportement très importants. Il était en CP, avec des accès de très grande violence, très soudains. Nous étions vraiment démunis avec nos habitudes de fonctionnement. Nous étions déjà dans une forme de bienveillance et d’écoute, mais nous voyions bien que cela ne suffisait pas.

J’ai alors été mise en contact avec une psychologue retraitée, formée à la CNV. Elle est venue bénévolement lors de temps de concertation pour nous initier aux grandes valeurs de cette approche et nous aider à changer de regard face à cet enfant. Au lieu de chercher uniquement à résoudre les difficultés et les problèmes, elle nous invitait à aller à sa rencontre, à voir aussi sa souffrance.

Petit à petit, elle a semé des graines. Tout de suite, cela m’a passionnée. J’ai commencé à regarder des vidéos de Thomas d’Ansembourg, puis à me former à distance. Cela a déjà été très transformant pour moi, dans mon quotidien personnel comme professionnel. C’est ce qui m’a amenée à proposer ensuite une formation collective pour toute l’équipe.

2. Un chemin d’équipe pour une culture commune de la relation

Je suis convaincue que l’on peut vivre autrement les relations à l’école. Mais cela ne peut pas reposer sur une seule personne. Cela doit se vivre en équipe. Tout seul, c’est trop lourd.

J’ai parfois vu la souffrance de personnes qui rêvaient de vivre cela dans leur établissement, mais qui se sentaient seules à porter cette vision. C’est pourquoi je crois beaucoup à la force de l’équipe, à l’exemple, à l’observation de ce qui peut se vivre au quotidien, et à la puissance des petits pas.

Il était donc important pour moi que toute l’équipe entende les mêmes choses. Je trouvais essentiel que nous puissions pratiquer ensemble l’accueil des émotions, la capacité à les nommer, et prendre conscience de nos habitudes de langage, de tous les petits pièges dans lesquels nous pouvions tomber, et de ce qui pouvait entraver la relation.

L’ensemble de l’équipe a adhéré à cette proposition. Nous nous sommes formés ensemble avec Nicolas Garnier et Déclic CNV & Éducation, puis nous avons essayé de pratiquer au quotidien. Ce sont vraiment des habitudes à prendre, et c’est long. On a toujours nos réflexes qui reviennent. C’est pour cela que nous avons souhaité être formés et accompagnés sur plusieurs années.

3. Quand la culture relationnelle prend vie au quotidien

Depuis ces formations, nous avons mis en place de nouvelles pratiques dans l’école.

Entre adultes, nous nous accordons des temps d’écoute par binôme. Lors des temps de travail collectif et des concertations, nous commençons souvent par prendre un temps pour voir où nous en sommes au niveau de nos émotions et de nos besoins.

Avec les élèves aussi, de nouvelles habitudes sont apparues. Ils ont des espaces pour identifier leurs émotions, pour prendre le temps de les nommer. Cela peut passer par un affichage en classe, par une roue des émotions et des besoins, par un temps d’observation intérieure le matin.
Avec les plus petits, cela se vit aussi à travers des albums. Avec les plus grands, à travers des ateliers. Nous proposons parfois un temps de 30 minutes le midi pour parler des émotions, des besoins, poser des questions, tout en disant bien à l’autre qu’il n’est pas obligé de répondre.

Nous sommes vraiment dans cet apprentissage de l’écoute empathique, aussi avec les élèves. Et il y a aussi l’auto-empathie : prendre le temps pour soi, se demander ce que je pourrais faire pour moi-même ou pour les autres.

4. Construire la confiance avec les familles

Les formations à la CNV m’ont permis d’aborder les entretiens avec les parents d’une façon complètement différente. Cela a profondément transformé la relation avec eux.

Aujourd’hui, j’écoute d’abord, avant de réagir, avant d’argumenter. Je prends le temps d’écouter le parent jusqu’au bout. Je vais reformuler ce qu’il m’a dit. Et si je sens le parent prêt, je peux aussi partager ma propre réalité.

Je vois la différence, y compris quand j’échange avec des collègues directeurs qui semblent démunis. Ils me parlent de la difficulté qu’ils rencontrent avec certains parents, comme si l’on était tout de suite dans l’opposition, dans la confrontation.

Je pense à toutes les situations conflictuelles que j’ai pu vivre avec certains élèves, certains parents il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, je vis autrement ces situations. Je suis convaincue qu’il est possible de faire autrement dans les établissements, et qu’il faut trouver les moyens de montrer qu’éduquer autrement est possible.

5. La confiance au service du climat scolaire et du vivre-ensemble

Nous sommes une école familiale de 150 élèves, avec la possibilité d’avoir une vraie attention portée à chaque enfant. Nous voulons que cela soit notre marque de fabrique, et notre priorité.

Les familles viennent aussi pour cela. Certaines nous disent qu’elles inscrivent leur enfant chez nous parce qu’elles ont entendu beaucoup de bien de l’école, notamment sur cette dimension de bienveillance.

Lors de l’évaluation d’école, qui est désormais obligatoire dans le privé comme dans le public, nous avons mis en valeur tout ce qui se vit dans l’établissement autour du vivre-ensemble et du climat scolaire. Dans notre auto-diagnostic, nous avons vraiment mis le focus sur la formation à la CNV et sur la pratique quotidienne qui en découle.

Le retour que nous avons reçu, à l’oral puis à l’écrit, a beaucoup insisté sur la confiance que l’on sent dans l’école : la confiance que les familles font à l’équipe éducative, la confiance dans les classes, la confiance entre les élèves.

Cela se voit aussi dans la manière dont nous vivons les conflits. Nous ne sommes plus dans l’idée de savoir qui a tort ou qui a raison. Nous partons des faits, de ce que chacun ressent. On prend le temps de voir ce que l’autre a compris, ce qu’il a vécu. Les conflits se résolvent bien plus rapidement. Bien sûr, il y a toujours des tensions et des désaccords. Mais nous ne sommes plus dans cette logique de convaincre ou de vouloir avoir raison.

Apaisé ne veut pas dire sans conflit. Vivre le conflit autrement, voilà l’enjeu. Le conflit est humain. Être en désaccord est naturel. Le conflit n’est pas forcément la guerre. Mes besoins sont fondamentaux, ceux de l’autre aussi. Et c’est à partir de là que l’on peut co-construire.

6. Une transformation de la posture professionnelle

Ce que j’ai énormément appris avec la CNV, et que je continue d’apprendre, c’est d’oser m’exprimer vraiment. J’étais déjà plutôt à l’aise dans l’écoute. En revanche, pour ne pas faire de peine à l’autre, pour éviter d’entrer dans le conflit, j’avais tendance à taire mes besoins pour que l’autre soit bien.

Aujourd’hui, j’apprends à dire les choses, à dire leur importance pour moi, à poser mes limites, tout en restant dans le respect de l’autre. J’explique ce qui est important pour moi, pour le fonctionnement de la classe, pour le cadre.

Cette idée de non-jugement dans nos paroles change énormément de choses. Dès lors que l’autre ne se sent pas jugé ou humilié, la plupart des conflits se dénouent autrement. Et cela ne veut pas dire que tout est parfait. On avance tous à notre manière au sein de l’école. Nous pouvons très vite retomber dans nos habitudes. C’est pour cela que j’ai à cœur que nous trouvions toujours des temps de pratique en petit groupe, pour nous rappeler ce que nous voulons vivre et ce qui peut couper la relation.

J’aime aussi l’idée que rien n’est définitif. On a le droit de se dire : “Aujourd’hui, je n’ai pas vécu les choses comme j’aurais voulu les vivre.” On peut revenir plus tard sur une réaction, reconnaître qu’on aurait voulu faire autrement. Cela aussi fait partie du chemin.

Mon plus grand rêve, ce serait que cette approche soit proposée dès la formation initiale des professionnels de l’éducation, puis dans la formation continue.

 

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